Achevons-nous pour le plaisir
Distillons nos haines
Et buvons à nos souvenirs
Buvons pour ne plus mentir
Achevons-nous pour le plaisir
Et si un jour, tout refleurit
Que par amour, on reste en vie... »
(Apocalyptica (feat. Manu) – En Vie)
Kim entra dans le studio et salua les quelques personnes présentes avec un un grand sourire.
- Je vois que tu n'es pas venue seule, lança Eicca en voyant que la chanteuse était accompagnée.
Il salua Ville, ainsi que Luna et Raya. Le violoncelliste s'attarda un instant sur cette dernière.
- Dis donc, qu'est-ce qu'elle te ressemble, Kim ! S'étonna-t-il. Bon, Luna aussi, mais elle a les yeux de Ville, c'est bizarre. Elles ne sont pas censées être jumelles ?
- Si, mais elles ont décidé de ne rien faire normalement, répondit Ville.
Comme pour appuyer les dires de son père, Luna fit une grimace à Eicca. Elle n'aimait pas qu'on la dévisage, et encore moins qu'on la compare à qui que ce soit. La petite avait à peine trois ans et déjà un sacré caractère. Luna lâcha la main de son père et entreprit de découvrir cet endroit inconnu, alors que Raya se contentait de rester tranquillement dans les bras de sa mère, en attendant que celle-ci décide de son sort. Ils discutaient des détails techniques de la prise vocale tandis que Luna menait sa petite exploration. Un archet attira son attention, et elle ne se gêna pas pour lui faire subir toutes sortes d'expériences... jusqu'à ce que Eicca se rende compte de la chose. Il intervint avant la mère de l'enfant pour récupérer son bien.
- Je peux récupérer mon archet jeune fille, avant que tu ne fasses des miracles ? Je n'ai pas vraiment envie que tu nous détruises le studio avant qu'on ne le rende !
Il tendit la main pour récupérer l'objet, mais tout ce qu'il récolta c'est un coup d'archet sur les doigts.
- Ah Eicca, je crois qu'elle te déteste déjà ! Rit Kim en prenant le bien du violoncelliste des mains de Luna.
- C'est comme ça que la copine de ton guitariste se venge ?
- Je te dois une chanson pour les parties que tu as jouées sur mon album, et elle te doit un coup pour ce que tu lui as fait, alors disons que nous sommes quittes ! Si on commençait ?
Kim resta seule dans la cabine de chant. Elle écouta le morceau plusieurs fois, pour s'en imprégner. Une fois qu'elle l'eut en tête, elle fit quelques essais, pour la mélodie et pour bien placer sa voix. La chanteuse n'était pas très sûre d'elle. Le morceau qu'elle avait écrit était en français. C'était la première fois qu'elle chantait dans cette langue, et elle ne savait pas comment ça allait sonner. Elle ne savait pas non plus pourquoi elle avait eu ce besoin là, les paroles étaient simplement venues toutes seules, comme ça, et elle les chantait brut, elle avait refuser de les relire et d'y retoucher, tant elle se sentait étrangère à ce qu'elle venait de créer. Mais Kim surpassa ses doutes et enregistra péniblement la chanson. Son chant, elle ne l'entendait pas, elle n'entendait que la mélodie, elle avait le sentiment de ne poser que des mots inaudibles sur les notes agitées des violoncelles. Ce n'est que lorsqu'ils écoutèrent la bande à la fin des prises que Kim comprit réellement le sens de ses paroles. Sa voix lui semblait aussi comme étrangère, comme si elle ne l'avait pas entendue depuis très longtemps.
- Maman chante bien, chuchota Raya à son père.
- Tu ne l'avais jamais entendu avant ? Dit-il, s'étonnant de cette remarque.
- Si mais pas comme ça !
Ville réalisa que lui aussi n'avait pas entendu Kim chanter depuis longtemps, trop peut-être.
***
La porte grinça légèrement lorsqu'il la referma, et il eut peur d'avoir réveillé quelqu'un, même si c'était le milieu de l'après midi. Ville devinait dans la pénombre que Kim s'était endormie dans le siège pendu à côté des fillettes, après les avoir couchées pour leur sieste. Le jeune homme s'arrêta sur le pas de la porte, ne sachant que faire. Il les contempla tout les trois, sans s'approcher, bien qu'il se sentait ridicule de faire ça. Mais à chaque fois il ne pouvait s'empêcher d'être attendri. Il alla tout de même s'asseoir à côté de Kim. Cela suffit à lui faire ouvrir un ½il. Ville s'excusa de l'avoir réveillée, ce à quoi elle répondu que ça ne faisait rien. La jeune femme posa sa tête sur le torse de son compagnon. On n'entendait que le froissement du tissu du t-shirt de Ville avec lequel Kim jouait nerveusement. Il décida de rompre ce silence pesant :
- Ça va ? Chuchota-t-il
- Oui, j'ai simplement encore attrapé froid, mais ça passera, répondit-elle sans grande conviction.
- Et ?
Elle questionna le jeune homme du regard. Il se dit qu'il aurait mieux fait de ne rien dire, car elle ne répondrait certainement pas. Du moins pas directement.
- Les répétitions se passent bien ? Demanda-t-elle pour changer de sujet.
- Oui, on a même composé deux nouveaux morceaux, des inédits pour le concert à venir. Notamment un que j'aime beaucoup, parce que c'est toi qui en a composé la mélodie au piano.
- Tu veux parler de ce truc que j'ai tenté de jouer juste avant de finir ivre morte aux urgences ? Lança Kim ironiquement.
- Euh...oui, bredouilla-t-il avant de se reprendre. Mais au moins il y aura quelque chose de bon dans tout ça, même si je n'ai écrit que le refrain.
Ville lui murmura le refrain de « The Sacrament » à l'oreille, pensant là réconforter un peu. Kim ferma les yeux au son de sa voix, comme pour se laisser bercer, et retrouva le sourire un instant. Jusqu'à ce qu'une question lui vienne à l'esprit.
- Donc vous faîtes quand même ce concert du nouvel an ?
- Bien sûr Kim, comme tous les ans.
C'était donc ça qui la tracassait, bien que Ville ne comprenait pas pourquoi. Peut-être le fait qu'elle ne puisse pas jouer, et n'en aie pas eu l'occasion depuis un long moment.
- Je peux vous faire jouer si vous voulez.
- Non, c'est pas la peine, mais merci.
- Kim, si ça te pose un problème, dis-le moi tout de suite, déclara-t-il en gardant son calme.
- Ce n'est pas ça... c'est juste que... en enregistrant pour Apocalyptica, je me suis rendue compte que le métier me manquait, mais j'ai choisi d'autres responsabilités. Seulement, je pourrais tout combiner si je n'étais pas... ici.
- Qu'est ce que tu veux dire par « ici »?
- Helsinki.
- C'est toi qui as choisi de venir ici, Kim. Je ne te l'ai pas vraiment demandé.
- Je sais que tu adores cette ville, que tu vis ici depuis toujours mais... Je suis désolée Ville.
Elle lui dit cela avec une sincérité qui le toucha, et il sentit qu'elle était sur le point de tout lui dire franchement.
- Je ne supporte plus de vivre ici, parce que je ne peux pas jouer de la musique comme je l'entends, même si je sais que notre famille passe avant tout et que tout notre bonheur est ici. Mais honnêtement Ville, je ne supporte plus les hivers à rallonge et ce climat qui me rend sans arrêt malade depuis quelques temps. J'ai vraiment envie de retourner à Los Angeles.
Ville ne répondit rien, il comprenait. Ce que vivre à Helsinki représentait pour Kim, c'était ce que vivre à Los Angeles représentait pour Ville. Oublier sa carrière, vivre dans le monde de l'autre, lui donner tout son temps parce que l'on a rien d'autre à faire, un sacrifice qu'au fond il savait lui devoir.
- Alors nous déménagerons à Los Angeles après le concert, céda Ville avec un peu de peine et d'amertume.
***
- Si c'est ce qui vous rend heureux tous les deux, alors faîtes ce que vous avez à faire, dit Mige à son meilleur ami, ne contredisant pas la décision de ce dernier.
Kim se planta entre Ville et son bassiste, rayonnante et en pleine forme.
- Qu'est ce que vous racontez tous les deux ? Demanda-t-elle.
- Rien, je disais juste à Ville combien tu allais me manquer quand vous serez à L.A.
- Mais à moi aussi tu vas me manquer mon Mige ! S'exclama Kim en l'enlaçant.
Ils échangèrent quelques rires et Kim embrassa Ville avant de filer au fin fond des coulisses du Tavastia. Elle savait qu'il ne fallait pas laisser ses enfants seuls trop longtemps avec Jukka et Jade.
- Ville, s'il te plaît enlève-moi ce sourire niais de ton visage ! Ria Mige en voyant le chanteur regarder sa compagne s'éloigner.
- Ah Mige, si tu savais comme je me sens avec Kim depuis que les filles sont là... Tu choisirais de la suivre aussi.
- Je ne m'en fais pas pour toi, ni pour nous d'ailleurs, le monde est petit. En réalité toi et ton petit bonheur n'êtes pas si loin, s'amusa Mige avant de voir que l'expression sur le visage de son ami n'avait rien de joyeuse.
- Mais tout ce qu'il faut pour ruiner ce petit bonheur n'est jamais très loin, répondit Ville en fixant quelqu'un parmi les invités. Jyrki.

