Soft easy winter
Watering the dry spots on the day
Water leaves of gray
Serene dream
Spend nowhere with me”
(Kidneythieves – Serene Dream)
La maison était encore endormie, silencieuse. Seule Kim était éveillée, assise devant l'ordinateur de la régie, en pleine composition. Elle cherchait des effets électroniques pour Amnzer0, le morceau d'ouverture de l'album, un concentré de son artificiels, industriels, presque mécaniques. Elle fut rejointe par John, à peine levé et étonné de la trouver là.
« Deviendrais tu matinale, Kim ? Je ne t'ai jamais vu te lever aussi tôt...
_Non, juste contrariée », répondit-elle sans quitter des yeux son ouvrage. John s'enfonça dans le siège de bureau à coté d'elle, le basculant en arrière pour être plus à l'aise, étant prévu à cet effet. Il s'étira avant de reprendre :
« Qu'est ce qui te contrarie ?
_On m'a demandé de témoigner au procès de Stan. Sympa comme rafraîchissement de mémoire.
_Il mérite que tu y ailles, et que tu l'enfonces comme il t'a enfoncé.
_Je n'ai aucune envie d'être encore confrontée à tout ça, John. Je veux laisser tout ça derrière moi...
_Comment a-t-on fait pour ne pas le savoir ? se demanda le batteur, comme à lui-même. Il n'attendais pas forcément de réponse, mais elle lui en donna une.
_ Vous n'avez jamais demandé. Je ne veux pas me retrouver en face de lui et devoir balancer toute sorte de saloperie, alors qu'il aurait pu le faire pour moi, et qu'il ne l'a jamais fait. Aussi profond que je puisse le détester, je ne peux pas lui faire ça. Quand je ne me sentais pas bien, le seul qui m'apporté du réconfort, c'était lui. Il a toujours été là pour moi, même si ce n'étais que parce qu'il savait que je pouvais lui acheter de la drogue tout le temps. Tout le monde m'avait tourné le dos, sauf lui. Et Jim. Avant même que je n'aille en cure, Stan et moi avions commencé à bosser quelques chansons, comme ça. Jim a pensé que ça serait une bonne idée que je continue par la suite. Et à la sortie, Stan était encore là, toujours là. Toi et Mike êtes venus compléter le groupe après, personne ne vous a rien dit. Et ni Stan, ni moi n'avons rien dit au sujet de ces histoires de drogue.
_ Quand ton frère est intervenu, c'est là que nos relations se sont détériorées. Pour un revendeur, un junkie n'est rien. Mais un junkie qui s'en sort, c'est un moins que rien. Tu devrais le savoir mieux que personne. Voilà pourquoi il te méprisait tout le temps. Il t'a toujours utilisé. A ta sortie, il était toujours là dans l'espoir de te faire replonger. Tu lui a refilé la guitare que Jim t'avais offert pour de l'héroïne, il ne pouvait que l'utiliser avec toi, et en un sens contre toi...Ce n'est pas lui qui était là pour toi dans les moments difficiles, c'était la drogue. Bien qu'il t'ai toujours manipulé et empoisonner, tu es incapable de lui en vouloir. Tu ne devrais pas avoir peur de lui, Kim. »
Peut être avait-il raison, peut être se voilait-elle la face pour ne pas voir qu'elle avait simplement peur de Stan. Les images de son arrestation lui revinrent en mémoire. Ses yeux pleins. de colère la fixant, sa voix dure la transperçant, la peur qu'elle avait ressentit...
Kim fit un effort pour se concentrer sur son morceau, pour chasser ces mauvais souvenirs.
***
Elle était assise face au piano, étudiant la partition du morceau qu'elle avait choisit. Il la contempla un instant. Pour lui, elle était semblable aux touches du piano sous ses doigts : fine, douce, la blancheur de sa peau contrastant avec ses longs cheveux, et à effleurer délicatement. Ville vint s'asseoir derrière elle, sur le même tabouret. Il dégagea le cou de la jeune femme pour l'embrasser. Kim se contenta de lui répondre du regard, avant d'attaquer son morceau, Sonate au Clair, de Beethoven. Ce compositeur était son préféré, celui qui accompagnait ses moments de détente, quand elle jouait et que son esprit se vidait au fur et à mesure que l'oeuvre avançait. La chanteuse vivait son morceau, respirant au rythme de la musique, ralentissant ou s'arrêtant avec les notes de son piano. Le jeune homme, les mains posées sur son ventre, pouvait sentir son mouvement suivre la partition. Il sentait la musique donner vie et souffle à celle qu'il tenait entre ses bras. Ville ferma les yeux, pour laisser venir à lui les mots cachés derrière les sons et qu'elle ne pouvait dire, pour saisir l'émotion et l'instant. Il se laissait allé, enivré par la musique et le parfum de Kim flottant autour de lui, l'enveloppant. La réalité s'imposa brutalement lorsque la musique s'arrêta. Il rouvrit les yeux, un peu déconcerté. La jeune femme s'appuya contre lui, s'enfonçant encore un peu plus dans ses bras entourant maintenant ses épaules.
« Est-ce que tu te souviens de cette lettre que tu m'as envoyé ? Tu parlais d'un nulle part possible, où les bombes seront des fontaines de vie, où nous n'aurons plus soif et plus mal, d'un lieu que tu ferais vivre par ta voix...J'aimerais que tu me le racontes. Je voudrais en entendre plus, demanda le chanteur.
_Mais, Ville, ce lieu existe déjà... Nous l'avons ici,dit-elle en regardant dehors, voyant les vagues les cerner et les flocons se perdre dans leur immensité. Ce lieu, c'est ici, là où rien d'autre ne compte que nous, loin du reste du monde qui se déchaîne. Pourquoi devrais-je le créer s'il existe, pourquoi l'entendre quand on peut le vivre ?
_ Parce que c'est justement toi qui le fais vivre, je ne serais jamais venu ici si ce n'était pas pour toi. Cette maison, cette île est vide et trop grande si ta voix n'y résonne pas... »
Kim n'avait pas réellement pensé à faire une chanson de ces quelques lignes. Elle avait bien une idée de ballade dans la tête, mais a la guitare sèche accompagnée de quelques plages subtiles de piano par ci par là pour adoucir et donner une sensation de légèreté. Mais c'était quelque chose qu'elle gardait pour plus tard, elle avait déjà un morceau très calme pour l'album et ce n'était pas sa tasse de thé. Cependant, comme Ville insistait, elle se lança, jouant les accords de la guitare au piano et quelques notes éparses comme accompagnement, laissant sa voix faire toute la mélodie... Pour les paroles, elles vinrent naturellement, au fil de la composition, racontant de quoi leur monde était fait :
“ Serene dream Soft easy winter Watering the dry spots on the day Water leaves of gray...”
Il y avait l'hiver, les flocons se posant pour former un tapis blanc, sur lequel venait s'évanouir les maux d'hier, recouvert par un manteau de neige, dissimulés. Oubliés quelques instants, comme lorsque ses doigts se posaient sur les touches, parfois cachant les noires, logées entre les blanches.
“ Serene dream Spend nowhere with me Isn't far to nowhere...”
Même si ce rêve serein est irréel, il ne pouvait pas être loin, s'ils étaient ensemble.
“Rise and feel the bombs of foutains land Close your eyes in front of nowhere Language of no words...”
Mais il fallait tout de même se lever, et voir les bombes tomber sur cette terre de profusion, où tout jaillissait comme provenant de fontaines. Elles pouvaient tout détruire mais elles les frôlaient à peine. Il leur avait suffit de fermer les yeux devant leur terre dévastée pour la voir se reconstruire, sans mots, avec quelques notes.
“ Spend nowhere with me Serene dream Free of thirst and pain Heavy turns to cake...”
Dans ce monde la faim et la douleur ne se ferait plus ressentir, toute difficulté s'écroulerait d'elle-même. Ils n'avaient qu'à être ensemble.
“ Serene dream Where the ethers speak...”
Ensemble dans ce rêve serein, dans une partie supérieur du ciel, une partie reculée de entre terre et mer, là où l'air est plus pur et plus chaud, le monde d'Ether.
***
La musique s'arrêta. Ville releva la tête, alors appuyée sur l'épaule de la jeune femme. Dehors, deux enfants jouaient dans la neige. Killian, le fils de John en visite pour quelques jours, avait entrepris la construction d'un bonhomme, aidé tant bien que mal par la petite Olivia. Son père Linde les assistait. Le chanteur vit que les yeux de la jeune femme étaient posés sur eux. Leur monde était sensé être parfait, mais ils l'avaient dessiné pour deux. Il pouvait presque lire dans les pensées de sa compagne. Le jeune homme l'entoura de ses bras, la serra un peu plus contre lui comme pour la rassurer et chasser de mauvaises pensées. Pour Kim, leur monde n'était pas parfait. Il y manquait quelque chose.