In the cushion of my soul I found a remote and now it's changing time"
(Layers)
Kim était assise sur le parquet de ce qui semblait être un salon, une vaste pièce après les escaliers menant au premier étage. Elle jouait de la guitare, les accords raisonnaient dans toute la maison. Devant elle était couchée une feuille de papier à l'écriture propre et clairement lisible. La chanteuse avait eut le temps de se pencher un peu sur son travail de composition, entre les haut et les bas incessants de son humeur et de son corps. Trop souvent elle se sentait trop déprimée ou fatiguée pour jouer.
Ce matin là, elle avait finalement trouvé le courage et un état correct pour travailler "Mustard Seed" qu'elle venait d'écrire. Les paroles parlaient de son enfant, cette "graine de moutarde" selon la métaphore, et qui était encore contesté par ses proches.
En bas, sur le perron, Rose était en pleine discussion avec Jim, de retour de New York une fois de plus. La musique s'arrêta brusquement. Kim les avait rejoint, saisissant une chaise pour s'asseoir entre eux deux.
Sans les ménager, elle annonça brusquement :
"J'ai décidé de retrouver ma mère..." Silence. Il fallut un instant pour que Rose et Jim saisissent clairement l'information qui venait de leur être littéralement jetée.
"Mais...lâcha finalement Rose. Pourquoi ?
_Kim...Toutes ces années où elle n'a même pas cherché à te contacter, et toi non plus... On ne sait même pas où elle est, déclara calmement Jim, tentant de bien prendre une nouvelle aussi soudaine et surprenante.
_Je pense que je devrais y aller avant de ne plus pouvoir prendre l'avion...Je sais que c'est une idée assez curieuse mais...j'ai besoin de savoir, de voir réellement d'où je viens, comme pour me connaître enfin, quelque part. Je vais avoir un enfant et c'est certainement pour ça que je veux savoir qui il y a eu avant, d'où moi je viens. Je ne me l'explique pas." C'était d'une façon grave que la jeune femme avait expliqué cette nécessité, le regard fixé sur son frère. Elle savait qu'il pouvait l'aider. Rose confirma :
"Jim, il n'y a que toi qui peut savoir quelque chose, j'étais trop jeune...
_Il n'y a pas que moi, en faite je ne pourrais même pas t'aider. Notre père le peut...."
Le silence retomba. Les deux soeurs savaient que tout opposait Jim et leur père. Il était le plus âgé, il avait vu toute sa famille se disloquer sous ses yeux, essayant de recoller les morceaux coûte que coûte. L'homme en voulait toujours à son père, c'était évident. Mais Jim pensa qu'il devait le faire, pour sa soeur. Il voulait l'aider, qu'elle comprenne qu'il ne condamnait pas ses choix malgré tout.
***
La fatigue l'emporta. La tête appuyée sur l'épaule de son frère, Kim sombra dans le sommeil peu après le décollage de l'avion qui les emmenait en France. Puis ils atterrirent enfin.
Paris, la ville d'une partie de son enfance. Cela faisait si longtemps qu'elle n'y avait pas remis les pieds. Il faut dire que ce ne fut pas une des meilleures parties de sa vie. Ils mirent peu de temps à rallier leur hôtel. Kim avait réussi à obtenir très peu d'informations, juste une adresse. Elle espérait ne pas avoir à trop chercher, trouver tout de suite cette femme, et surtout des réponses.
Par chance, l'adresse était bonne, même si la jeune femme ne savait pas s'il s'agissait effectivement d'elle. Il y avait pourtant une chose qui ne faisait aucun doute dans son esprit. Ces routes qu'elle avait du emprunter lui disaient vaguement quelque chose, même après toutes ces années. Et cette femme qu'elle avait devant elle était bien sa mère, Kim en était certaine, c'était quelque chose de profond, d'inexplicable, de viscérale qu'elle savait présent en face, en la personne celle qui se tenait là, sur le pas de la porte d'un sordide appartement. La jeune femme allait se présenter, cherchant ses mots, mais fut coupée aussitôt. L'autre femme savait que c'était sa fille, depuis si longtemps perdue de vue.
Elle la fit entrer dans le petit appartement. Tous ses souvenirs revinrent alors à la mémoire de Kim. Rien n'avait changé. L'atmosphère était claustrophobique, toujours. Le sol jonché de matelas et de déchets en tout genre, ça et là. Lucie était, pour une fois, seule. Kim se souvenait qu'il y avait toujours du monde ici, d'autres filles la plupart du temps mais surtout l'ombre omniprésente et menaçante des proxénètes et autres créanciers...Le pire, c'était eux. Ces femmes embrigadées dans ce milieu n'avaient jamais fait de mal à la petite fille, elle en gardait même les "meilleurs" souvenirs de cette période de sa vie, ces instants passés avec elles. Ces hommes, par contre, elle ne savait toujours pas s'ils méritaient ce titre... Ils savaient comment s'y prendre pour mener tout ce monde sur la route du non retour : un junkie, c'est toujours tellement cool au début. Même si on s'endette, on se dit qu'on arrivera à rembourser après, la drogue vous bourre le crâne de tellement de rêves et de situations idéales...Puis on finit là, cette traîtresse ayant emporté toutes ces belles illusions pour vous laisser sur un trottoir, histoire de rembourser ce que vous devez. L'histoire de Lucie était tellement banale dans ce monde, Kim le savait, elle se voyait si bien en cette femme aux mêmes traits qu'elle. Elle devait être si jolie avant...Pourtant maintenant elle était maigre, usée par la drogue, la prostitution, la violence permanente. Ses bras étaient si fins et surtout couverts de bleus. Combien étaient dus à un coup ? Et combien à la drogue ? Kim se dit qu'elle aurait pu être envoyée dans un cimetière si elle avait encore attendu. C'était un miracle que sa mère se tienne encore debout, mais elle n'avait ni le choix ni la force de lutter contre un certain instinct de survie.
La jeune femme ne pouvait pas comprendre que l'on puisse vivre de la sorte, dans un tel endroit, même si elle vécu là elle aussi, pendant six ans, et plus tard connu des expériences quasi similaires. Elle ne manquait à présent de rien, et exprima alors le besoin de venir en aide.
"Les gens comme toi auraient bien besoin d'être remis à leur place !" s'écria Lucie, regardant dehors accoudée à une fenêtre, Kim a côté d'elle." Arrête de te mentir, tu es venue ici pour voir la vie que tu n'auras jamais, ni toi ni tes copains bourrés de fric ! Nous sommes comme une distraction pour vous, et même pour toi maintenant que tu as réussis. Pendant toutes ces années tu m'as oublié et maintenant tu as besoin d'être assurée de ne pas vivre dans la même misère qu'ici. A moins de vouloir te donner bonne conscience..."
Comment pouvait-elle dire cela ? Non, Kim n'avait pas oublié, elle savait quel genre de vie pouvait avoir sa mère, elle avait expérimenté, pour trouver des réponses. Pendant 24 ans elle avait cherché qui elle était, tiraillée entre deux mondes, celui du haut et celui du bas. Ses camarades d'école le lui avaient assez souvent rappelé. C'était sa mère qui l'avait laissé partir, pourquoi ? La petite fille n'avait pas choisi...
"Pour te protéger, même si tu avais déjà trop souffert ici. Tu aurais voulu finir comme moi ? Non, et cela n'arrivera pas, tu n'as rien a faire ici. Mais tu as oublié d'où tu viens..."
Non, la jeune femme était persuadée de ne pas avoir oublié. Jamais la vie de tous les autres jeunes de familles aisées qu'elle côtoyait à Los Angeles ne l'avait intéressé. Kim avait choisi une autre voix, pour essayer de noyer ses souvenirs toujours trop présents. Jamais ils n'étaient partis et jamais ils ne partiront.
"Tu dois savoir, Kim, que l'homme qui t'a emmené retrouver ton père ne t'a jamais fait de mal. Il n'en a fais qu'à moi, mais savait que ta place n'était pas ici. Toi même tu savais que ta place n'était pas ici, tu as toujours été brillante par la suite, jusqu'à ce que tu oublies d'où tu avais réussis à t'échapper. La gamine de 15 ans que tu étais a oublié quelle merde c'était ici pour elle et pour nous quand elle a commencé à se piquer à son tour. Ils ont réussis à te sortir de là, mais c'est comme si tu voulais y replonger, en venant ici. Moi je n'ai pas de réponses pour toi, pas de solutions, tu n'aurais jamais du revenir. Tu devrais rentrer chez toi, profiter de ta petite vie bien rangée et surtout ne pas oublier ce que tu aurais pu devenir....et ne pas rechuter."
Alors Kim sut qu'elle n'en saurait pas plus sur elle même. Les larmes se mirent à couler car toutes ses plaies étaient rouvertes. Lucie ne savait pas comment réconforter quelqu'un et n'essaya pas, car il fallait que sa fille comprenne enfin.
***
La nuit était déjà avancée, arrivant aux premières heures du matin. Sur les bords de la Seine, Kim, encore bouleversée, marchait, donnant le bras à son frère. Elle lui racontait sa rencontre, calmement, comme le rythme de leur marche. Parfois émue par ses propos, elle tentait d'atténuer ses émotions en jouant avec quelques mèches de ses cheveux reposant sur son épais châle noire. Elle avait eu besoin de confier tout cela, et son frère avait toujours été une oreille attentive, malgré quelques désaccords entre eux parfois.
Devait-elle vraiment élever son enfant car elle en avait les moyens, pour en faire profiter quelqu'un et quelque part soulager sa conscience pour avoir gâcher une partie de sa vie et les formidables opportunités allant avec ? Elle ne cessait de se le demander a présent. Peut être que Jim et Lucie avaient entièrement raison. Cependant elle avait appris une chose, c'était la chance qu'elle avait d'avoir échappé à cette misère, ce destin quasi tracé qui l'attendait. Kim ne manquait de rien, avait une vie plus que décente et n'avait jamais été reconnaissante pour tout cela, pour cette grande chance réservée à si peu. Aujourd'hui au moins, elle était enfin reconnaissante.

