One, to fly
One, to play
Here's a placebo
On and on, hearts burn determined »
(Kidneythieves - Placebo)
Kim avala la dernière, ce qui interrompit le cours de ses pensées. Comme tous les matins, elle alignait soigneusement ses cachets...Et les mêmes idées revenaient sans cesse, pour mourir avec le dernier comprimé. C'était toujours le même rituel. Elle le connaissait par c½ur, c'était même devenu une habitude, une routine, banal. Seule dans sa salle de bain, la jeune femme les alignait parfois par couleur plutôt que par nom, pour se distraire, car avec l'habitude tout cela n'était plus qu'un jeu avec elle-même.
Kim finit de se préparer et quitta la maison pour passer une nouvelle journée en studio.
***
Elle était assise face au grand piano, dans ce grand studio pourtant vide. Ils avaient tous décidé de pendre une pause pendant que Kim répétait une partie de piano. Et elle en avait bien besoin, car une fois de plus elle s'arrêta en plein milieu. La jeune femme prit sa tête entre ses mains, serra quelques mèches de ses cheveux jusqu'à se faire mal et inspira profondément comme pour faire le vide dans ses pensées. Elle reprit son morceau avec la plus grande concentration. Mais rien n'y fit. Elle s'arrêta encore, jurant contre elle même. La chanteuse se reprit en se disant de faire comme si de rien n'était. Elle y arriverait bien à un moment ou à un autre. Elle respira du plus profond qu'elle put pour chasser sa tension, mis ses mains en position et reprit la chanson. Cette fois, elle appuya brutalement sur les touches du piano juste après son erreur, prise de colère. Kim les laissa là et ferma les yeux. Quand ses yeux se rouvriraient, toutes ses difficultés auront disparu. Elle les ferma un peu plus fort pour être sûre de chasser tout ce qui l'empêchait de bien jouer. Puis son regard se posa sur ses mains. Rien n'avait changé, elles étaient toujours là, et elles tremblaient. Sa main droite se souleva pour confirmer sa pensée. Même lorsqu'elles n'étaient pas sur le clavier, ses mains tremblaient. La partition étaient floue et ses mains tremblaient. Comment pouvait-elle enregistrer les parties de piano dans cet état ? Kim ne voulait pas céder à la panique. Il n'y aurait pas de partie de piano pour ce morceau, ils trouveraient bien quelque chose d'autre... Elle repensa justement à cette chanson, Dark Horse, à ses paroles. Il lui semblait l'avoir écrite il y a des années, alors qu'elle ne datait que de quelques mois. Il y a si peu de temps, lorsqu'elle était encore heureuse. Kim envoya voler la partition et les paroles. Elles puaient le bonheur, et elle les détestait déjà. Quand elle était encore heureuse... Mais elle ne l'avait jamais été, et rien n'était indestructible, surtout pas elle et cette illusion de vie parfaite qu'elle avait connue ces trois dernières années. Cette chanson ne disait que des conneries, Kim n'avait même plus envie de la jouer. Elle n'arrivait même plus à lire une partition sans que ses yeux ne se troublent et ne rougissent, elle n'arrivait même plus à jouer du piano sans que ses mains ne tremblent. Alors de toute façon, à quoi bon ? Elle aurait voulu arrêter de penser à la seconde où elle avait cessé de jouer, mais ça ne s'arrêtait jamais. Sauf lorsque Ville entra dans la pièce.
Il la vit assise là, seule, avec ses yeux qui semblaient fixer ses mains mais qui pourtant s'étaient perdus, suivant son esprit. Le jeune homme savait à quoi elle pensait. Kim n'avait pas reparlé de l'autre nuit, de son idée de mariage, elle ne semblait même pas lui en vouloir mais Ville se disait bien que tout ça était faux. Si le visage de Kim semblait si triste à cet instant, c'était sa faute. Et comme à chaque fois, il voulait réparer le mal qu'il avait fait, même si pour cela il devait aller contre sa propre volonté. Ville appela la jeune femme pour attirer son attention. Kim leva les yeux pour le découvrir, surprise, accoudé au piano, sans l'avoir entendu entrer. Il vint s'asseoir à côté d'elle.
- Kim, je sais...
Elle sursauta. Il savait... Que savait-il ? Et qu'est-ce qu'il se passerait s'il le savait ?
- Qu'est-ce que tu sais ? Demanda-t-elle la gorge soudainement nouée.
- Que je t'ai fait de la peine l'autre soir, j'ai été vraiment idiot.
Kim soupira, soulagée. Il ne savait rien, il croyait qu'elle était triste à cause de cette stupide demande en mariage. S'il ne voulait pas, elle trouverait bien autre chose pour parvenir à ses fins.
- C'est pas grave... Au moins tu as été honnête, ce n'est pas la peine de nous marier si tu ne veux pas.
- Oui mais maintenant je me dis...Pourquoi pas ?
Il accentua sa question en jetant ses doigts au hasard sur le piano, produisant un son horrible. Ville voulait simplement la faire rire un peu, et rattraper sa bêtise. Il chercha les accords qu'il avait en tête sur le piano et commença à jouer. Il s'entraînait peu mais joua avec aisance. Kim eut immédiatement envie de le stopper, mais il avait commencé à chanter, et la voix de Ville était la seule chose qu'elle n'interromprait jamais, même pour tout l'or du monde.
« In 666 ways I love you and I hope you feel the same ... In 777 ways I love you 'til my death do us part »
Il exagérait cette voix grave qu'il avait sur la chanson originale, pensant la faire rire à son tour, comme il avait ri d'elle sans réfléchir lorsqu'elle le lui avait proposé.
- Ça sonne vraiment horrible sur un piano, lança Ville pour chasser le sentiment de ridicule qu'il ressentait.
Kim sourit malgré elle. Il avait faux, il se trompait sur toute la ligne, et c'était exactement ce qu'elle voulait. Mais il était si sincère et touchant, il serait prêt à faire n'importe quoi, aller contre ses principes, juste pour elle. Alors Kim se dit qu'elle pouvait bien sourire honnêtement, pour cette fois.
***
Elle s'assit sur le tabouret en face du lavabo. Elle contemplait ses médicaments. Elle doutait, la routine était rompue. Kim les comptait, les inspectait un par un, avec entre chaque comprimé un flash. Des souvenirs de la vieille, de la nuit passée.
La jeune femme s'apprêtait à aller se coucher, quand Luna l'interpella. La fillette voulait que sa mère la porte. Kim n'en avait pas très envie, elle était exténuée et le lui fit savoir, seulement la discussion tourna au caprice. Luna n'avait aucunement l'intention de céder, et Kim commençait à perdre patience. Elle n'avait pas envie que l'enfant réveille sa s½ur en arrivant énervée dans sa chambre ou en criant, alors Kim accepta. Elle revoyait Luna lui sourire et se jeter dans ses bras. Elle pouvait encore sentir ses bras qui l'entouraient et la serraient du mieux qu'ils le pouvaient, ainsi que souffle sur sa joue avant le baiser qu'elle y déposa. Puis tout vola en éclat l'instant suivant. La douleur aigüe qui lui avait soudainement barré le dos revint encore plus forte, Kim en perdit l'équilibre. Comme elle l'avait fait la veille, avec Luna contre elle, en bas des escaliers, avant de tomber. Le reste n'était que cris et pleurs, ainsi que les pas précipités de Ville dans les escaliers pour réconforter Luna. Kim ne savait plus ce qu'il se passait. Elle était ailleurs, déconnectée.
Tout ce qu'elle savait, c'était qu'elle avait échoué. Elle ne pouvait même plus s'occuper de ses filles, simplement les porter. Son attention revint sur ses cachets.